Regard fuyant, bras croisés, micro-expressions : aucun de ces comportements ne permet, à lui seul, de conclure qu'une personne ment. Un mentaliste explique pourquoi ces croyances vous rendent plus mauvais, et ce qu'il regarde à la place.
L'entretien qui s'est joué en douze secondes
Un directeur commercial me raconte son pire recrutement. Deux candidats en finale. Le premier, solide sur le papier, arrive tendu : il se tient droit, les bras croisés, le regard qui décroche quand on lui demande pourquoi il a quitté son poste précédent. Le second est détendu, fluide, la poignée de main assurée.
Ce directeur avait suivi une formation à la détection du mensonge. Il avait sa grille. Le premier candidat cochait trois signes sur cinq. Il a écarté le tendu et recruté le fluide.
Quelques mois plus tard, une vérification de routine révèle que le fluide avait enjolivé les deux lignes de son CV qui comptaient vraiment. Le tendu, lui, était simplement introverti, et l'enjeu de l'entretien le mettait mal à l'aise. Comme beaucoup de gens honnêtes.
Ce récit est un cas composite, anonymisé et condensé à partir de situations réelles. Il illustre une erreur de méthode, pas une preuve scientifique.
Ce n'est pas une histoire de naïveté. C'est une histoire de méthode. Ce directeur a appliqué exactement ce qu'on lui avait enseigné, et ce qu'on lui avait enseigné ne tenait pas.
D'où viennent les signes que tout le monde connaît
Demandez autour de vous comment reconnaître un menteur. Vous obtiendrez la même liste : il évite votre regard, il croise les bras, il touche son visage, il transpire, il se trémousse. Cette liste est si stable qu'une étude internationale menée dans 75 pays et 43 langues a retrouvé partout la même croyance dominante : le menteur détournerait les yeux.
Une croyance universelle n'est pas une preuve. C'est un stéréotype, et l'étude établit sa diffusion, pas sa validité.
Le cas des micro-expressions mérite un arrêt, parce que c'est le plus sérieux des clichés. L'idée est séduisante : une émotion réprimée traverserait le visage pendant une fraction de seconde et trahirait celui qui ment. Des séries télévisées en ont fait un superpouvoir. La réalité mesurée est plus décevante. Dans l'étude de référence de Porter et ten Brinke, près de 700 expressions faciales ont été codées image par image : les micro-expressions n'apparaissent que chez un cinquième des participants, dans 2 % des expressions, et jamais sur le visage entier. Surtout, des incohérences émotionnelles ont été observées chez la totalité des participants au moins une fois, honnêtes compris.
Un indice qui se déclenche chez tout le monde ne trie personne. Le problème des micro-expressions n'est pas qu'elles passent trop vite pour être vues. C'est qu'elles sont rares, partielles, et qu'elles ne distinguent pas.
Ce que dit la science, et elle est sévère
La détection du mensonge est l'un des sujets les plus étudiés de la psychologie sociale, et les résultats sont d'une constance remarquable.
La méta-analyse de référence, conduite par Charles Bond et Bella DePaulo, agrège plus de deux cents documents et près de 24 500 juges. Précision moyenne des humains : 54 %. Une pièce de monnaie fait 50. Le détail est plus instructif encore que la moyenne : nous classons correctement 61 % des vérités, mais seulement 47 % des mensonges. Autrement dit, nous croyons les gens, et notre petit avantage sur le hasard vient surtout de là.
Les professionnels ne s'en sortent pas mieux. Une méta-analyse consacrée aux différences individuelles, portant sur plus d'une centaine d'études et plus de 16 000 participants, n'a pas trouvé d'avantage net chez les policiers, détectives, juges et psychologues étudiés par rapport aux étudiants et aux citoyens ordinaires. Cela ne signifie pas qu'aucune formation ne puisse aider. Cela signifie que l'expérience seule ne transforme personne en détecteur fiable.
Quant aux indices comportementaux eux-mêmes, l'analyse systématique de DePaulo et de son équipe, qui couvre plus de 150 comportements, ne conclut pas qu'aucune différence n'existe entre menteurs et sincères. Elle conclut quelque chose de plus utile : ces différences sont faibles, instables d'une situation à l'autre, et inexploitables comme verdict sur un individu.
Je pratique la lecture du non-verbal depuis plus de vingt ans. J'aurais tout intérêt à entretenir le mythe du mentaliste détecteur de mensonges. Mais ce que je fais réellement est à la fois plus modeste et plus intéressant.
Pourquoi les signes vous rendent plus mauvais
On pourrait se dire : d'accord, ces indices sont faibles, mais ils ne coûtent rien. C'est l'inverse. Une fausse certitude coûte plus cher qu'une ignorance assumée, pour trois raisons.
Les signes mesurent le stress, pas le mensonge. Un entretien à enjeu stresse presque tout le monde, et le stress produit exactement les comportements de la liste. L'honnête qui joue gros coche toutes les cases. Paul Ekman, dont les travaux ont pourtant nourri bien des vulgarisations abusives, a lui-même nommé cette confusion : l'erreur d'Othello. Othello ne se trompe pas en voyant l'angoisse de Desdémone. Il se trompe sur sa cause. Elle n'est pas angoissée parce qu'elle est coupable, mais parce qu'elle est accusée.
Le menteur préparé ne coche rien. Mentir sur un point anticipé et répété ne demande presque aucun effort. Le candidat qui a enjolivé son CV a raconté sa version vingt fois : elle sort avec la fluidité d'un souvenir. Les indices de la liste, quand ils apparaissent, apparaissent chez les mauvais menteurs, ceux qui se trahiraient de toute façon. Les autres passent sous la grille.
La grille remplace l'écoute. Celui qui compte les bras croisés ne suit plus la conversation. Il traite son interlocuteur comme un formulaire, et rate ce qui compte : le contenu, les incohérences factuelles, les variations.
Additionnez les trois : armé de ses cinq signes, le directeur commercial du début a fait ce que la méthode produit à grande échelle. Il a écarté un timide et recruté quelqu'un dont personne n'avait vérifié le CV.
L’ŒIL DU MENTALISTE
Sur scène, la croyance que je viens de démonter travaille pour moi. Le public est persuadé que je lis des signes, et cette conviction fait la moitié du chemin. Je n'ai pas besoin de la corriger, il me suffit de ne pas la revendiquer. C'est une chose de faire vivre une illusion pendant une heure dans une salle. C'en est une autre de laisser quelqu'un décider d'un recrutement avec la même.
Le cadre d'une intervention n'a rien à voir avec celui d'un entretien. C'est ce qui change tout.
Et la machine, alors ?
Objection légitime : tout cela concerne l'œil humain, et il existe un appareil fait pour ça. Capteurs au bout des doigts pour la conductance de la peau, brassard pour le rythme cardiaque, sangles pour la respiration. Le polygraphe mesure précisément ce dont il va être question dans un instant : un écart physiologique entre un état de référence et un moment donné.
Le rapport de référence, commandé à l'Académie nationale des sciences américaine et publié en 2003, tient en trois constats. Le polygraphe ne mesure pas le mensonge, il mesure une activation physiologique qui n'est pas propre au mensonge : la peur, la colère ou l'indignation d'être accusé la produisent aussi bien. Sur un incident précis, il discrimine nettement mieux que le hasard, mais très en dessous de la perfection. Et pour le dépistage à grande échelle, le comité l'a jugé inadéquat : les protocoles accusent trop d'innocents, ou laissent passer trop de coupables.
Ce n'est pas un détecteur de mensonge. C'est un détecteur de réaction. Retenez-le, parce que cela commande tout le reste : un appareil qui enregistre en continu votre cœur, votre respiration et la sueur de vos doigts n'arrive pas à trancher. Un humain qui compte les bras croisés de l'autre côté d'une table n'a aucune chance.
Le delta, et ce qu'il dit vraiment
Alors que regarde quelqu'un dont l'observation est le métier ? Une chose, et ce n'est pas un signe. C'est un écart.
Le mentalisme m'a appris à repérer les ruptures, et surtout à ne pas leur attribuer une cause trop vite. Ce qui se voit d'abord, ce sont les réponses silencieuses : le corps répond avant la bouche. Une tension qui monte, puis quelque chose qui se relâche. Ce relâchement ne dit pas qu'on vous mente. Il dit que vous venez de toucher quelque chose.
C'est exactement ce que faisait Hans le Malin, ce cheval berlinois qui passait pour savoir compter. Il ne comptait pas : il s'arrêtait de taper au moment précis où son questionneur se relâchait. Et ses questionneurs ne savaient même pas qu'ils émettaient ce signal.
Un delta est une adresse, pas un verdict.
Cette nuance n'est pas une précaution de style, elle est le cœur du sujet. Comparer une personne à son propre comportement habituel, ce qu'on appelle établir une ligne de base, est souvent présenté comme la méthode sérieuse, celle des professionnels. Une étude récente de Bogaard, van de Bovekamp et Colwell a testé cette idée sur le versant verbal : elle n'a pas trouvé que les écarts par rapport à une ligne de base permettaient de distinguer efficacement les mensonges des vérités. Je le cite alors que cela affaiblit mon propre terrain, parce que c'est la conclusion honnête : observer les variations d'une personne aide à choisir où poser une question. Cela ne permet pas de conclure qu'elle ment.
Un changement peut révéler du stress, un souvenir difficile, une question mal posée, un enjeu réel, ou de la fatigue. Ce qu'il fait, invariablement, c'est désigner un endroit.
Reste à savoir quoi faire de cet endroit. C'est là qu'intervient l'une des pistes expérimentales les plus prometteuses, l'approche cognitive, portée notamment par Aldert Vrij : mentir coûte plus cher que dire la vérité. Il faut inventer, mémoriser sa version, surveiller sa cohérence et surveiller l'autre. Ce coût ne se lit pas dans un regard. Il apparaît quand on augmente la charge : demander le récit dans le désordre, poser une question imprévue sur un élément central de l'histoire, l'agencement d'un lieu, l'ordre exact d'une séquence, ce qui s'est passé juste avant le moment clé. Celui qui dit vrai puise dans sa mémoire. Celui qui a construit une version doit recalculer.
Il existe un cas où l'écart ne se produit pas : celui qui a fini par croire sa propre version. Il n'a plus rien à gérer, donc il ne laisse plus rien voir.
La méta-analyse consacrée à cette approche montre un gain réel en conditions contrôlées. Elle rappelle aussi que le niveau de précision atteint reste insuffisant pour statuer sur le cas d'une personne.
Et même là, la réponse ne prouve rien à elle seule. Elle indique simplement où vérifier.
Vous remarquerez que la question a changé. Elle n'est plus « est-ce qu'il ment ? », à laquelle notre jugement spontané répond mal. Elle est devenue : « qu'est-ce qui vient de bouger, et où dois-je creuser ? » La première question produit des verdicts fragiles. La seconde produit des conversations, presque toujours instructives.
Ce que la scène permet, et que votre bureau ne permet pas
Une objection revient à chaque fois, et elle est légitime : si tout cela est si peu fiable, comment expliquer ce qui se passe sur scène ?
La réponse tient en un mot : le cadre.
Les études citées plus haut mesurent presque toutes la même tâche. Un observateur regarde quelqu'un qu'il ne contrôle pas, dans une situation qu'il n'a pas construite. C'est exactement la position du recruteur face à un candidat qui a préparé son entretien.
Sur scène, je ne suis pas dans cette position. Je choisis la question, je choisis le moment, je réduis l'éventail des réponses possibles. Quand le champ des possibles est étroit et que l'instant est choisi, ce qui reste à lire devient beaucoup plus net. Ce n'est pas un don. C'est un protocole, et le mérite lui revient, pas à mon œil.
D'où deux conclusions qu'il faut tenir ensemble, et que je ne sépare jamais.
La première : dans un cadre que je maîtrise entièrement, ce que je fais est fiable. C'est ce qui rend l'expérience saisissante, et c'est aussi ce qui la rend reproductible soir après soir.
La seconde : ce cadre n'existe pas dans votre bureau. Personne, en entretien, ne maîtrise à la fois la question, le moment et l'éventail des réponses. Les chiffres du début décrivent votre réunion, pas ma scène.
Ce qui se transporte de l'une à l'autre n'est donc pas ma fiabilité. C'est le principe : plus la situation est contrainte, plus l'écart devient lisible. Une question imprévue sur un point central contraint davantage qu'une question ouverte. Vous ne serez jamais sur scène. Vous pouvez resserrer le cadre.
Ce que ça change en entreprise
En recrutement, la leçon est directe : la nervosité d'un candidat ne dit rien de son honnêteté, et son aisance encore moins. Ce qui protège n'est pas une grille de gestes, c'est la vérification factuelle des deux lignes de CV qui comptent, et des questions imprévues sur le cœur du parcours.
En négociation, le non-verbal retrouve sa vraie place : pas un détecteur, un indicateur de température. Les variations de votre interlocuteur vous montrent quels sujets sont sensibles et à quel moment votre proposition a touché quelque chose. C'est plus modeste qu'un verdict de sincérité, et infiniment plus utile, parce que c'est atteignable.
En management, l'erreur d'Othello fait des dégâts silencieux : le collaborateur mal à l'aise face à son manager n'est pas déloyal, il est mal à l'aise. Le confondre avec un fraudeur détruit exactement la confiance qui aurait permis d'apprendre ce qu'on cherchait, en posant simplement la question.
Le fil commun : remplacer le fantasme du détecteur par une discipline d'attention. Repérer l'écart, choisir l'endroit, poser une meilleure question, vérifier. C'est moins spectaculaire qu'une liste de cinq signes. C'est surtout autre chose : une manière de mieux écouter, plutôt qu'une manière de juger plus vite.
On ne détecte pas un mensonge. On repère un écart, puis on vérifie.
Un comportement n'est pas une preuve. Une incohérence n'est pas un verdict. Mais l'un comme l'autre peut désigner l'endroit où poser une meilleure question.
VOTRE LEVIER
La prochaine fois que vous aurez le sentiment qu'on vous cache quelque chose, ne cherchez pas le signe qui le prouve. Vous ne le trouverez pas, et vous trouverez pire : une certitude.
Repérez l'endroit où quelque chose a bougé, posez-y une question que personne ne prépare, et vérifiez ce qui peut l'être. Vous n'aurez pas de verdict. Vous aurez une conversation, et c'est déjà beaucoup plus que ce que promettent les cinq signes.
C'est exactement ce que je fais vivre en entreprise, quelle que soit la salle : l'expérience d'abord, le mécanisme ensuite. Découvrez mes interventions sur la lecture des signaux et les ressorts de l'influence dans le cadre de ma conférence L'influence et l'impact invisible.
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Sources
Pour aller plus loin, voici les ouvrages et ressources qui sous-tendent cet article.
Bond, C. F., & DePaulo, B. M. (2006). Accuracy of deception judgments. Personality and Social Psychology Review, 10(3), 214-234.
DePaulo, B. M., Lindsay, J. J., Malone, B. E., Muhlenbruck, L., Charlton, K., & Cooper, H. (2003). Cues to deception. Psychological Bulletin, 129(1), 74-118.
Aamodt, M. G., & Custer, H. (2006). Who can best catch a liar? A meta-analysis of individual differences in detecting deception. The Forensic Examiner, 15(1), 6-11.
The Global Deception Research Team (2006). A world of lies. Journal of Cross-Cultural Psychology, 37(1), 60-74.
Porter, S., & ten Brinke, L. (2008). Reading between the lies: Identifying concealed and falsified emotions in universal facial expressions. Psychological Science, 19(5), 508-514.
Ekman, P. (2009). Telling Lies: Clues to Deceit in the Marketplace, Politics, and Marriage (4e éd.). W. W. Norton.
Vrij, A. (2008). Detecting Lies and Deceit: Pitfalls and Opportunities (2e éd.). Wiley.
Vrij, A., Fisher, R. P., & Blank, H. (2017). A cognitive approach to lie detection: A meta-analysis. Legal and Criminological Psychology, 22(1), 1-21.
National Research Council (2003). The Polygraph and Lie Detection. Committee to Review the Scientific Evidence on the Polygraph. Washington, DC : The National Academies Press.
Bogaard, G., van de Bovekamp, A. M., & Colwell, K. (2024). Assessing the efficacy of baselining in deception detection: A comparative analysis of the reality interview and structured interview. Acta Psychologica, 242, 104112.